Sur la reprise de « Le mal de vivre » par Cécile McLorin Salvant

Une voix déchire le silence : « ça ne prévient pas, ça arrive » ; du premier vers de la chanson de Barbara, Cécile réveille en nous l’écho de cette mélancolie trop connue de ceux qui ont vécu « le mal de vivre ». Le pianiste Aaron Diehl rejoint celle qui est sa complice au chant depuis l’album WomanChild en 2013, pour nous faire le récit de ce mal invisible qui nous ronge de l’intérieur. Il a un jeu épuré, économe en notes, mais pas moins douloureux pour autant, si ce n’est plus.

Barbara chantait la tristesse comme peu savent le faire, elle réussissait à nous émouvoir à chaque inflexion de sa voix hésitante, tremblante quelques fois, et quand elle perdait son souffle, notre coeur s’arrêtait avec elle. Cécile est différente, sa voix est tout sauf fragilité, au contraire, elle est force, elle est chaleur et couleur, mais on peut lire dans les yeux et entendre dans l’intonation de la jeune chanteuse le spectre de cette nostalgie qui caractérise la Dame Brune. Cécile chante ce texte comme si c’était elle qui l’avait écrit, toute l’émotion est là. Son phrasé, qui est par moments plus proche de la langue parlée que du chant, nous témoigne toute cette vulnérabilité qui nous touche tant chez Barbara. Le résultat s’écoute dans le noir, et nous perce comme une flèche, droit au coeur : nous entendons finalement formulé ce que nous ne savions pas exprimer.

Lorsque, dans cette nuit qui n’en finit plus, la voix de Cécile est la plus poignante, rentre la section rythmique, et avec elle la joie. Son arrivée est tout aussi mystérieuse que celle du mal-être, et tout aussi fulgurante. À l’image du texte, Cécile prend maintenant un ton enjoué et le trio piano/basse/batterie qui l’accompagne s’amuse autour d’elle. Le piano gagne en légèreté et en expression, il devient joueur et enfantin et nous amène à la fin du morceau, où il se perd dans des esquisses de rondes et de menuets. Resté seul dans le silence, il reprend les accords minimalistes de la première partie de la chanson, insinuant peut-être que la tristesse revient, que ce bonheur qui nous manquait tant n’est jamais acquis… Mais attention, Aaron Diehl n’a pas dit son dernier mot : la note finale est un accord majeur et lumineux, celui qui marque le retour à la joie de vivre. Nous pouvons laisser notre inquiétude de côté, sur ce dernier instant se dépose toute notre certitude d’un jour nous réveiller émerveillés.

 Elisa Lécuyer

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